Les portraits d'écrivaines, de Sainte-Beuve au prix Nobel d'Annie Ernaux, racontent comment une autrice a obtenu le droit d'écrire, de signer un livre et d'entrer dans la littérature. Christine de Pizan, George Sand, Virginia Woolf : chaque portrait montre un obstacle franchi, une technique d'écriture et une image qui sert encore aux auteures d'aujourd'hui.
- Signer
- Pseudonyme masculin, anonymat ou nom du mari : la plupart des écrivaines ont d'abord dû négocier leur nom sur la couverture du livre.
- Vivre de sa plume
- De Christine de Pizan à Virginia Woolf, la question du revenu suffisant revient plus souvent que celle du talent.
- Être reconnue
- Premier prix Goncourt féminin en 1945, première académicienne en 1980, premier prix Nobel de littérature français pour une femme en 2022.
Pourquoi lire des portraits de femmes écrivaines
Un portrait d'écrivaine n'est pas une notice de dictionnaire. Il montre une femme au travail : ce qu'elle a lu, ce qui l'empêchait d'écrire, comment elle a trouvé un éditeur, ce qu'elle a accepté de taire. Pour une lectrice, c'est une porte d'entrée dans une œuvre. Pour une femme qui écrit, c'est une preuve que les difficultés rencontrées (le temps, l'argent, le doute, le regard des autres) ont déjà été traversées.
Le genre a une histoire. En 1844, Sainte-Beuve réunit sous le titre Portraits de femmes des études consacrées à Madame de La Fayette, Madame de Sévigné ou Madame de Staël. Le critique y parle de leur esprit et de leurs salons plus que de leur écriture : le portrait de femme reste alors un genre mondain. Il faudra attendre le XXe siècle, avec Virginia Woolf puis Simone de Beauvoir, pour que le portrait d'une écrivaine pose la question de ses conditions matérielles et de son point de vue d'auteure.
Les portraits ci-dessous suivent un ordre chronologique. Pour chaque femme, on retient un livre, une date vérifiable et ce que son parcours apprend à qui écrit. Ceux qui veulent replacer ces noms dans un panorama plus large trouveront la chronologie complète dans la page consacrée à la littérature féminine de Christine de Pizan à nos jours.
Des pionnières qui ont imposé leur nom
Christine de Pizan, la première à vivre de sa plume
Née à Venise vers 1364, élevée à la cour de Charles V, Christine de Pizan devient veuve à vingt-cinq ans avec trois enfants à charge. Elle écrit pour gagner sa vie, copie et fait enluminer ses manuscrits, les offre à des princes qui la rémunèrent. On la présente comme la première femme de lettres française à vivre de son écriture. En 1405, La Cité des dames répond aux auteurs qui dénigrent les femmes en bâtissant, livre après livre, une cité allégorique peuplée de femmes illustres, reines, savantes et saintes. Leçon pour aujourd'hui : écrire peut être un métier, à condition de penser aussi à la diffusion de ses textes.
Madame de La Fayette, l'anonymat comme stratégie
La Princesse de Clèves paraît en 1678 sans nom d'auteur. Marie-Madeleine de La Fayette ne revendiquera jamais publiquement ce roman, considéré comme l'un des premiers romans d'analyse psychologique en France. L'anonymat protège alors une femme de la noblesse, pour qui publier passe pour inconvenant. Son héroïne, une jeune femme mariée qui renonce à l'homme qu'elle aime, a nourri trois siècles de lectures et de débats.
Jane Austen, « By a Lady »
En Angleterre, Jane Austen publie Raison et sentiments (1811) avec la seule mention « By a Lady ». Orgueil et préjugés suit en 1813, signé « par l'auteur de Raison et sentiments ». Son nom n'apparaît qu'après sa mort, en 1817, dans la notice biographique que son frère Henry ajoute à l'édition posthume. Jane Austen écrivait dans le salon familial, sur de petites feuilles faciles à cacher à l'arrivée d'un visiteur : l'image d'une femme sans pièce à elle que Virginia Woolf reprendra plus tard.
George Sand et le choix d'un nom d'homme
Aurore Dupin publie Indiana en 1832 sous le nom de George Sand. Le pseudonyme masculin lui ouvre les revues et les éditeurs, et lui donne une liberté que sa signature de baronne Dudevant ne lui aurait pas laissée. Elle écrit plus de soixante-dix romans, des pièces de théâtre et une correspondance immense, dont les lettres échangées avec Gustave Flaubert. Elle vit de sa plume, négocie ses contrats et défend ses droits face aux éditeurs.
Le cas de George Sand pose une question que se posent encore beaucoup d'auteures : faut-il signer de son vrai nom ? Les sœurs Brontë publient elles aussi sous des noms masculins (Currer, Ellis et Acton Bell) en 1847, Mary Ann Evans devient George Eliot. Les raisons ont changé, mais le choix reste ouvert, et ses conséquences juridiques sont expliquées dans la page sur le choix d'un nom de plume et la protection du pseudonyme.
Sur la portée de ce choix, les biographes divergent : certains y lisent un déguisement subi, d'autres une stratégie assumée, Sand portant aussi le pantalon pour circuler librement dans Paris. Les deux lectures se défendent, et c'est ce qui fait de son portrait l'un des plus étudiés de la littérature française.
Un portrait de femme vu par un romancier : Henry James
Le titre français Portrait de femme désigne aussi le roman d'Henry James, publié en 1881 (The Portrait of a Lady). Isabel Archer, une jeune Américaine qui hérite d'une fortune, refuse plusieurs mariages pour rester libre, puis tombe dans le piège tendu par Mme Merle et Gilbert Osmond. Le livre n'est pas écrit par une femme, mais il a fixé pour des générations l'image littéraire d'une femme qui veut choisir sa vie. Un an plus tôt, Washington Square, situé à New York, racontait déjà le destin d'une jeune fille dont le père décide de tout.
Isabel Archer reste l'une des héroïnes américaines les plus commentées : une Américaine idéaliste face au vieux monde européen, que l'énigmatique Mme Merle manipule avant d'être démasquée. James laisse la fin ouverte, et le lecteur ne saura jamais tout à fait pourquoi Isabel revient vers son mari. Ce silence énigmatique, que Mme Merle incarne aussi, a fait du roman un modèle pour les romancières qui voulaient écrire une vision intérieure de leurs personnages plutôt qu'une intrigue. Le romancier américain, ami de plusieurs écrivaines de son temps, en a tiré une technique : laisser le lecteur reconstruire la vérité à partir de ce que chaque personnage voit.
Comparer ces portraits de femmes écrits par un homme et ceux que les femmes écrivaines ont laissés d'elles-mêmes est un exercice utile. James observe ses héroïnes de l'extérieur, avec une précision remarquable ; Austen, Sand ou Wharton écrivent depuis l'intérieur, avec ce que la société attend d'elles. Pour qui écrit, la différence tient au choix entre le « je » et le « il » du narrateur autant qu'au sexe de l'auteur.
Edith Wharton, amie de James, en donne la réponse féminine : Le Temps de l'innocence (1920) dépeint la haute société de New York et vaut à son autrice le prix Pulitzer en 1921, une première pour une femme dans la catégorie roman.
Virginia Woolf et le revenu suffisant
En 1929, Virginia Woolf publie Une chambre à soi, tiré de deux conférences données à Cambridge. Sa thèse tient en une phrase : pour écrire de la fiction, une femme doit disposer d'argent et d'une pièce à elle. Woolf parle de cinq cents livres de rente annuelle, un revenu suffisant pour ne dépendre de personne. Elle imagine aussi Judith, sœur fictive de Shakespeare, aussi douée que lui, empêchée d'écrire par tout ce qu'on attend d'une fille de son époque.
Le livre reste l'essai le plus cité dès qu'il s'agit des femmes et de l'écriture. Il ne parle pas de talent mais de conditions : temps, espace, éducation, accès aux bibliothèques. Woolf fonde d'ailleurs avec son mari la Hogarth Press, une maison d'édition qui lui permet de publier ses propres livres sans passer par un éditeur extérieur, une forme d'autoédition avant l'heure.
Les portraits photographiques de Virginia Woolf pris par Gisèle Freund en 1939 font partie des images les plus reproduites d'une écrivaine. L'image compte : pendant longtemps, le portrait d'auteur montrait un homme à son bureau, et celui d'une femme la montrait dans son salon.
Avant la photo, l'art du portrait passait par le peintre. Les galeries des musées conservent quelques portraits peints d'écrivaines, comme celui de George Sand par Auguste Charpentier (1838), exposé au musée de la Vie romantique à Paris. Pour qui cherche une image d'autrice à étudier, ces galeries et les collections photographiques de la Bibliothèque nationale de France sont des sources d'information plus fiables que les banques d'images, où les attributions sont parfois fausses. Chaque photo, chaque tableau dit quelque chose du statut de l'artiste : la pose, les objets, le décor révèlent la vision que l'époque avait d'une femme qui écrit.
Colette, Beauvoir, Yourcenar : la reconnaissance officielle
Le XXe siècle français voit tomber une à une les portes fermées. Le tableau suivant rassemble les dates qui marquent l'entrée des femmes écrivaines dans les institutions littéraires.
| Écrivaine | Date | Première reconnaissance |
|---|---|---|
| Elsa Triolet | 1945 | Premier prix Goncourt décerné à une femme (prix 1944) |
| Colette | 1954 | Première femme à recevoir des obsèques nationales sous la République |
| Simone de Beauvoir | 1954 | Prix Goncourt pour Les Mandarins |
| Marguerite Yourcenar | 1980 | Première femme élue à l'Académie française |
| Marguerite Duras | 1984 | Prix Goncourt pour L'Amant |
| Assia Djebar | 2005 | Élue à l'Académie française, première autrice du Maghreb à y siéger |
| Annie Ernaux | 2022 | Premier prix Nobel de littérature attribué à une Française |
Colette a commencé dans l'ombre : les premiers Claudine paraissent sous le nom de son mari, Willy, qui l'enfermait, raconte-t-elle, pour qu'elle écrive. Elle reprend ensuite son nom et son œuvre, devient journaliste, actrice de music-hall, puis présidente de l'Académie Goncourt. Simone de Beauvoir publie Le Deuxième Sexe en 1949 puis raconte sa propre formation dans Mémoires d'une jeune fille rangée (1958), un autoportrait qui montre comment une jeune fille de la bourgeoisie devient une femme de lettres indépendante. Marguerite Yourcenar, autrice des Mémoires d'Hadrien (1951), entre à l'Académie française trois siècles et demi après sa fondation.
Portraits d'écrivaines : les questions qui reviennent
Quelles sont les femmes écrivaines françaises les plus lues ?
Dans les programmes scolaires et les ventes de poche, les noms qui reviennent le plus sont Madame de La Fayette, George Sand, Colette, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Marguerite Yourcenar et Annie Ernaux. Leurs livres sont disponibles en format poche, souvent avec un dossier sur la vie de l'autrice.
Quel livre lire pour découvrir des portraits de femmes écrivaines ?
Une chambre à soi de Virginia Woolf reste le meilleur point de départ : court, vif, il pose les conditions de l'écriture des femmes. Les Portraits de femmes de Sainte-Beuve montrent, par contraste, comment la critique du XIXe siècle regardait les femmes de lettres. Les dictionnaires et anthologies consacrés aux autrices complètent ce premier panorama.
Où trouver un extrait ou une édition commentée ?
Un libraire indépendant oriente souvent mieux qu'un moteur de recherche : il connaît les collections de poche qui proposent un dossier sur l'autrice, la date de première parution et des extraits de la correspondance. Les éditions en domaine public (Sand, Austen, Woolf en version originale) se trouvent aussi en bibliothèque numérique, sur Gallica pour les textes français, où l'on peut lire un extrait du manuscrit ou de l'édition de parution originale. Pour une poète ou une autrice contemporaine, la page de l'éditeur donne la liste des parutions et souvent un extrait du dernier livre.
Pourquoi tant d'écrivaines ont-elles publié sous pseudonyme ?
Pour être lues sans préjugé, pour protéger leur famille ou leur rang, et parfois parce que l'éditeur l'exigeait. Au XIXe siècle, une signature masculine ouvrait des revues et des critiques fermées aux femmes. Aujourd'hui, le pseudonyme sert surtout à séparer la vie professionnelle de l'écriture.
Les héroïnes et les thèmes des écrivaines
Les femmes écrivaines n'ont pas seulement écrit sur les femmes, mais les héroïnes qu'elles ont créées ont changé la littérature. Elizabeth Bennet chez Jane Austen refuse un mariage avantageux ; Indiana chez Sand fuit un mari brutal ; la narratrice de L'Amant raconte, des décennies plus tard, son adolescence en Indochine. Les thèmes reviennent d'une génération à l'autre : le mariage et la dépendance économique, le corps, la maternité, la transmission entre mère et fille, la place dans la société.
La science-fiction offre un autre exemple. Frankenstein, publié en 1818 par Mary Shelley, alors âgée de vingt ans, est souvent présenté comme le premier roman de science-fiction : une réflexion sur la science, la création et la responsabilité, écrite par une jeune femme dont le premier tirage ne portait pas le nom. Au XXe siècle, Ursula K. Le Guin fait de la science-fiction un terrain d'expérience sur le genre et le pouvoir, notamment dans La Main gauche de la nuit (1969). Le champ des sciences humaines a suivi : l'histoire littéraire, la sociologie et les études de genre ont exhumé depuis les années 1970 des autrices oubliées, et la recherche en science littéraire a remis en lumière des poètes et des romancières que les manuels avaient effacées.
Annie Ernaux pousse l'écriture de soi vers ce qu'elle appelle une « auto-socio-biographie » : La Place (1983), sur son père, ou Les Années (2008), où le « je » s'efface derrière un « on » collectif. Sa démarche, souvent rapprochée de l'autofiction qu'elle récuse pourtant, est détaillée dans la page qui distingue autofiction et autobiographie.
Comment ces femmes ont influencé la littérature
L'influence des femmes écrivaines se mesure d'abord aux formes qu'elles ont inventées ou renouvelées : le roman d'analyse avec La Princesse de Clèves, le roman de mœurs chez Austen, le monologue intérieur chez Woolf dans Mrs Dalloway (1925), l'écriture plate et factuelle d'Ernaux. Elle se mesure aussi aux questions qu'elles ont imposées : qui a le droit d'écrire, dans quelles conditions, et pour quel public.
Beaucoup d'autrices contemporaines citent ces aînées comme décisives. Maryse Condé, romancière guadeloupéenne, a reçu en 2018 le prix de la Nouvelle Académie, créé cette année-là en remplacement du prix Nobel de littérature, non décerné. Ces portraits ne servent pas à fabriquer un panthéon de plus : ils montrent des femmes qui ont résolu, chacune à sa manière, les problèmes pratiques que rencontre toute personne qui écrit. Trouver du temps, un lieu, un revenu, un nom, un éditeur, puis tenir face aux critiques.
Pour une auteure d'aujourd'hui, lire ces vies sert à replacer ses propres doutes dans une histoire longue. Les obstacles ont changé de forme, mais la question posée par Virginia Woolf, celle des moyens concrets d'écrire, reste la plus utile à se poser avant de commencer un livre.















